TEXTES DE L'ÉPOQUE

MÉDIÉVALE

 

 

CHUTE DE L'EMPIRE ROMAIN D'OCCIDENT

Cependant peu après qu'Augustule eût été empereur à Ravenne par son père Oreste, Odoacre, roi des Turcilinges (d'Asie) qui avait avec lui des Scyres, des Hérules et des troupes auxiliaires appartenant à diverses nations, s'empara de l'Italie. Oreste fut tué et Odoacre, ayant détrôné son fils Augustule, le condamna à la peine de l'exil dans le château de Lucullus en Campanie.

C'est ainsi que l'Empire d'Occident du peuple romain, que le premier des Augustes, Octavien, avait commencé à gouverner l'an 709 de la fondation de la ville de Rome, périt avec cet Augustule l'an 522 du règne de ses devanciers et prédécesseurs. Depuis lors ce sont les rois des Goths qui possèdent Rome et l'Italie.

(JORDANES, Getica, éd. Mommsen, p. 120)

 

Sur les entrefaites, Rome fut détruite sous les coups de l'invasion des Goths que conduisait le roi Alaric: ce fut un grand désastre. Les adorateurs d'une multitude de faux dieux, que nous appelons ordinairement les païens, s'efforcèrent de faire retomber ce dé-sastre sur la religion chrétienne, et se mirent à blasphémer le vrai Dieu avec plus d'âpreté et d'amertume que d'habitude. C'est pourquoi, brûlé du «zèle de la maison de Dieu», je décidais d'écrire con tre leurs blasphèmes ou leurs erreurs les livres de la Cité de Dieu.

(SAINT-AUGUSTIN, Cité de Dieu, II, 43, 1)

 

LA «PAIX DE DIEU»: serment que devaient jurer les seigneurs de la région de Beauvais:

Je n'envahirai en aucune manière les églises. Je n'assaillirai pas les clercs et les moines. Je n'enlèverai ni boeuf, ni vache ni caucune bête de somme. Je n'arrêterai ni le paysan, ni la paysanne, ni les marchands; je ne leur prendrai pas leur argent et ne les obligerai pas à se racheter.

...

Je ne les fouetterai pas pour leur enlever leur subsitance. Je ne détruirai ni n'incendierai les maisons, je ne déracinerai ni ne vendangerai les vignes sous prétexte de guerre.

(Évêque de Beauvais, 1023)

 

 

LA GRANDE CHARTE DE JEAN SANS TERRE: LE PARLEMENTARISME ANGLAIS

Jean, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, seigneur d'Irlande, duc de Normandie et d'Aquitaine et comte d'Anjou, aux archevêques, évêques, abbés, comtes, barons, juges, forestiers, shériffs, prévôts, ministres et à tous ses baillis et fidèles, salut. Sachez que sous l'inspiration de Dieu, pour le salut de notre âme et de celle de tous nos ancêtres et de nos héritiers, pour l'honneur de Dieu et l'exaltation de la sainte Église, et pour la réformation de notre royaume, avec le conseil de nos vénérables pères Étienne, archevêque de Cantorbery, primat d'Angleterre et cardinal de la Sainte Église romaine.

Nous avons d'abord accordé à Dieu et par cette présente charte nous avons confirmé, pour nous et pour nos héritiers, à perpétuité, que l'Église d'Angleterre sera libre et jouira de tous ses droits et de ses libertés sans qu'on puisse les amoindrir; et ainsi voulons-nous que soit observé ce qui en ressort, c'est-à-dire que nous avons accordé la liberté des élections, réputée la plus grande et la plus nécessaire à l'Église d'Angleterre, de notre pleine et spontanée volonté, avant la discorde qui s'est élevée entre nous et nos barons, et ainsi voulons-nous que ce soit confirmé, par cette charte, à Innocent III; nous observerons ladite charte et nous voulons qu'elle soit observée de bonne foi par nos héritiers à perpétuité.

(Concordia inter Regem Johannem et Barones pro concessione libertatum ecclesie et regni Anglie).

 

 

LE SERMENT DE STRASBOURG (avant le traité de Verdun):

Le 16 des calendes de mars (14 février 842), Louis et Charles se réunirent en la cité qui jadis s'appelait Argentaria, mais qui aujourd'hui est appelée communément Strasbourg, et prêtèrent, Louis en langue romane et Charles en langue tudesque, les serments qui sont rapportés ci-dessous. Mais avant de prêter serment, ils haranguèrent comme suit le peuple assemblé, l'un en tudesque, l'autre en langue romane. Louis, en sa qualité d'aîné, prenant le premier la parole en ces termes:

«Vous savez à combien de reprises Lothaire s'est efforcé de nous anéantir, après la mort de notre père, en nous poursuivant moi et mon frère ici présent, jusqu'à l'extermination...Contraints par la nécessité, nous avons soumis l'affaire au jugement du Dieu tout-puissant, prêts à nous incliner devant son verdict touchant les droits de chacun de nous. Le résultat fut, comme vous le savez, que par la miséricorde divine nous avons remporté la victoire et que, vaincu, il s'est retiré avec les siens là où il a pu. Mais ensuite, ébranlés par l'amour fraternel et émus aussi de compassion pour le peuple chrétien, nous n'avons pas voulu le poursuivre pour l'anéantir; nous lui avons seulement demandé que, du moins à l'avenir, il fût fait droit à chacun comme par le passé.

Malgré cela, mécontent du jugement de Dieu, il ne cesse de me poursuivre à main armée, ainsi que mon frère ici présent; il recommence à porter la désolation chez notre peuple en incendiant, pillant, massacrant. C'est pourquoi nous avons décidé de prêter ce serment l'un à l'autre, en votre présence.

Si toutefois, ce qu'à Dieu ne plaise, je venais à violer le serment juré à mon frère, je délie chacun de vous de toute soumission envers moi, ainsi que du serment que vous m'avez prêté.»

Et lorsque Charles eut répété les mêmes déclarations en langue romane, Louis, étant l'aîné, jura le premier de les observer:

«Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, à partir d'aujourd'hui, en tant que Dieu me donnera savoir et pouvoir, je secourrai mon frère Charles que voici avec mes moyens et en toute chose, comme on doit secourir son frère, selon l'équité, à condition qu'il fasse de même pour moi, et je ne tiendrai jamais avec Lothaire aucun plaid qui, de ma volonté, puisse être dommageable à mon frère Charles»

(voici le texte en langue romane):

«Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift, in o quid il mi altresi fazet et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit.»

 

Lorsque Louis eut terminé, Charles répéta le même serment en langue tudesque.

(voici le texte en langue tudesque):

«In godes minna ind thes christianes folches ind unser bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes so fram so mir got geuuizci indi mahd furgibit so haldih thesan minan bruodher soso man mit rehtu sinan bruher scal in thiu thaz er mig so sama duo indi mit Ludheren in nohheiniu thing ne gegango the minan uuillon imco ce scadhen vuerdhen».

(NITHARD, Histoire des fils de Louis le Pieux, écrit au 9e siècle, éd. Lauer, Paris, 1926, p. 104).

 

 

LA VIE DE SAINT-LOUIS

Au nom de Dieu tout-puissant, moi, Jean, sire de Joinville, sénéchal de Champagne, fais écrire la vie de notre saint roi Louis, ce que j'ai vu et entendu dans l'espace de six ans que je fus en sa compagnie au pèlerinage d'outre-mer, et aussi depuis notre retour. Et avant de vous parler de ses hauts faits et de sa chevalerie, je vous conterai ce que j'ai vu en entendu de ss saintes paroles et de ses bons enseignements, de façon qu'on les trouve l'un après l'autre, pour l'édification de ceux qui les entendront.

(JOINVILLE, La vie de Saint-Louis)

 

 

DEUX ROIS, DEUX PORTRAITS, selon un chroniqueur

Le plus sage pour se tirer d'un mauvais pas en temps d'adversité, c'était le roi Louis XI, notre maître, le plus humble en paroles et en habits: il savait travailler à gagner un homme qui pouvait le servir ou qui pouvait lui nuire. À un homme qu'il voulait gagner, il faisait de grandes promesses, en lui donnant à cet effet l'argent et les honneurs qu'il savait lui plaire. Et quant à ceux qu'il avait chassés et repoussés en temps de paix et de prospérité, il les rachetait bien cher, quand il en avait besoin et s'en servait, et ne leur conservait nulle haine pour les choses passées. Il était naturellement ami des gens de moyen état, et ennemi de tous les grands qui pouvaient se passer de lui...Il parlait des gens avec légèreté, aussi bien en leur présence qu'en leur absence, sauf de ceux qu'il craignait et ils étaient nombreux car il était assez craintif de sa propre nature.

 

Il avait en lui de bons et de vertueux côtés. Nul prince ne le dépassa jamais dans son désir de bien nourrir, de bien entretenir de nombreuses personnes. Ses bienfaits n'étaient pas très grands car il voulait que chacun en reçût. Pour le temps que je l'ai connu, il n'était point mal...Il était fort pompeux en habillements et en toutes autres choses, et un peu trop. Il faisait grand honneur aux ambassadeurs et aux étrangers, qui recevaient chez lui bon festin et bon gîte. Il désirait une grande gloire: c'est pour cette raison, plus que pour autre chose, qu'il partait en guerre, et il eût bien voulu ressembler à ces anciens princes, dont il a tant été parlé après leur mort; c'était un des hommes les plus hardis qui ait régné de son temps.

(COMMYNES, Mémoires)

 

 

LOUIS XI D'APRES UN AUTRE HISTORIEN...

Fourbe insigne connu d'ici jusqu'aux enfers.

Abominable tyran d'un peuple admirable.

 

On aurait pu penser à un bouffon ou à un ivrogne, en tout cas à un homme de basse condition plutôt qu'à un roi ou à une personne de distinction.

(Basin, Thomas, évêque de Lisieux, contemporain de Commynes, Briève épitaphe de Louis et Histoire de Louis XI)

 

 

UN ROI BIEN GARDÉ: LOUIS XI ou la vie dans un château!

La porte du Plessis (près de Tours) ne s'ouvrait jamais, ni le pont-levis ne s'abaissait, avant huit heures du matin; alors entraient les officiers du roi, et les capitaines des gardes plaçaient les portiers ordinaires, puis disposaient des archers du guet, tant à la porte que dans la cour, comme dans une place frontière étroitement gardée; personne ne pénétrait sinon par le guichet et au su du roi, sauf quelque maître d'hôtel ou personne de cette sorte qui n'allait point auprès de lui.

Eh bien! est-il possible, si l'on veut le traiter avec les égards qu'on lui doit, de tenir un roi en plus étroite prison qu'il se tenait lui-même? Les cages où il avait enfermé les autres avaient quelque huit pieds de côté, et lui, un si grand roi, n'avait pour se promener qu'une petite cour de château. Encore n'y venait-il guère, se tenant dans la galerie sans en sortir sinon pour circuler dans les appartements, et se rendant à la messe sans passer par ladite cour.

Oserait-on prétendre qu'il ne souffrait point, ce roi qui s'enfer-mait et se faisait garder de la sorte, qui craignait ses enfants et tous ses proches parents, qui changeait et remplaçait chaque jour ses serviteurs et commensaux (ceux qui mangeaient à la même table que le roi), lesquels ne tenaient biens et honneurs que de lui, qui n'osait se fier à aucun d'eux et s'enchaînait lui-même en des chaînes et clôtures si extraordinaires? Il est vrai que ce séjour était plus spacieux qu'une prison vulgaire: aussi bien était-il lui-même plus grand que de vulgaires prisonniers.

(Commynes, Mémoires, livre VI)

 

 

INTERVENTION DIVINE DANS LES ACTIONS HUMAINES

À ce plaid Hugues l'Abbé, accompagné de gens qu'il avait pris avec lui, vint pour réclamer que la part du royaume que Louis avait reçue pour prix de sa retraite, soit restituée à Carloman, comme Charles lui-même l'avait promis autrefois. Mais il n'obtint rien de sûr; et son absence apporta grand dommage au royaume, parce que Carloman n'avait pas, là où il pouvait résister aux Normands, plusieurs grands du royaume qui lui avaient retiré leur secours. En sorte, les Normands vinrent jusqu'aux environs du château de Laon; ils pillèrent et incendièrent tout ce qui était dans son enceinte; ils se disposaient à venir à Reims, puis par Soissons et Noyon à revenir prendre le susdit château et à soumettre le royaume à leur domination. Ce qu'apprenant avec certitude, l'évêque Hincmar, dont les hommes de l'église de Reims étaient avec Carloman, s'échappa, non sans risque, la nuit, avec le corps de saint Rémi et les ornements de l'église de Reims; et, transporté dans une chaise à porteurs, comme l'exigeait sa faiblesse corporelle, chanoines, moines et moniales dispersés de tous côtés, il parvint par une pénible fuite au delà de la Marne, à une villa appelée Épernay. Une troupe de Normands, qui précédait le gros de l'armée, arriva jusqu'aux portes de Reims. Elle pilla tout ce qu'elle trouva hors de la cité et incendia quelques petits villages; mais la cité que ni murs ni bras humains ne défendit, fut défendue par la puissance de Dieu et les mérites des Saints, et ils n'y entrèrent pas. Carloman, apprenant le flux des Normands, vint contre eux avec ce qu'il put rassembler des siens; une grande partie périt tandis qu'ils étaient à piller, une autre dans l'Aisne; il reprit aussi le butin de ceux qui étaient allés à Reims et qui voulaient rejoindre leurs camarades. Mais la partie la plus importante et la plus vaillante des Normands s'enferma dans une villa appelée Avaux, où ceux qui étaient avec Carloman n'auraient pu aller sans péril; en sorte que vers le soir ils se retirèrent avec précaution et s'installèrent dans des villas voisines. Et les Normands, aussitôt que la lune les éclaira, sortirent de la villa où ils étaient et s'en retournèrent par où ils étaient venus.

(Annales de Saint-Bertin, ann. 882)

 

 

SAUVÉ PAR DIEU! (lors du débarquement en Égypte):

Il en vint bien trente à notre galère, l'épée nue à la main et au cou la hache danoise. Je demandai à monseigneur Badoin d'Ibelin, qui savait bien le sarrasinois, ce que ces gens disaient: il me répondit qu'ils disaient qu'ils venaient nous trancher la tête. Il y avait une foule des nôtres qui se confessaient à un frère de la Trinité, qui avait nom Jean et était au comte Guillaume de Flandre. Mais pour mon compte jamais je ne pus me souvenir d'un péché que j'eusse fait; mais je m'avisai que plus je me défendrais et esquiverais, et pis cela serait. Alors je me signai et m'agenouillai aux pieds de l'un d'eux, qui tenait une hache danoise de charpentier, et dis: «Ainsi mourut saint Agnès». Messire Gui d'Ibelin, connétable de Chypre, s'agenouilla près de moi et se confessa à moi; et je lui dis: «Je vous absous avec tel pouvoir que Dieu m'a donné.» Mais quand je me levai de là, il ne me souvint plus de rien qu'il m'eût dit et raconté.

(JOINVILLE, Histoire de Saint-Louis)

 

 

LES ROIS REGNENT AVEC LA BÉNÉDICTION DES PAPES:

La famille des Mérovingiens, dans laquelle les Francs avaient coutume de choisir leurs rois, est réputée avoir régné jusqu'à Childéric qui, sur l'ordre du pontife romain Étienne, fut déposé, eut les cheveux coupés et fut enfermé dans un monastère. Mais, si elle semble en effet n'avoir fini qu'avec lui, elle avait depuis longtemps déjà perdu toute vigueur et ne se distinguait plus que par ce vain titre de roi. La fortune et la puissance publiques étaient aux mains des chefs de sa maison, qu'on appelât maîtres du palais et à qui appartenait le pouvoir suprême. Le roi n'avait plus, en dehors de son titre, que la satisfaction de siéger sur son trône, avec sa longue chevelure et barbe pendante, d'y faire figure de souverain, d'y donner audience aux ambassadeurs des divers pays et de les charger, quand ils s'en retournaient, de transmettre en son nom les réponses qu'on lui avait suggérées, ou mêmes dictées. Sauf ce titre royal, devenu inutile, et les précaires moyens d'existence que lui accordait à sa guise le maire du palais, il ne possédait en propre qu'un unique domaine, de très faible rapport, avec une maison et quelques serviteurs, en petit nombre, à sa disposition pour lui fournir le nécessaire. Quand il avait à se déplacer, il montait dans une voiture attelée de boeufs, qu'un bouvier conduisait à la mode rustique: c'est dans cet équipage qu'il avait accoutumé d'aller au palais, de se rendre à l'assemblée publique de son peuple, réunie annuellement pour traiter des affaires du royaume et de regagner ensuite sa demeure. L'administration et toutes les décisions et mesures à prendre, tant à l'intérieur qu'en dehors, étaient du ressort exclusif du maire du palais.

Cette charge, à l'époque où Childéric fut déposé, était remplie par Pépin, père du roi Charles, en vertu d'un droit déjà presque héréditaire. Elle avait été en effet brillamment exercée avant lui par cet autre Charles dont il était le fils et qui se signale en abbattant les tyrans, dont le pouvoir cherchait à s'implanter partout en France, et en forçcant les Sarrasins par deux grandes victoires - l'une en Aquitaine, à Poitiers, l'autre près de Narbonne - à renoncer à l'occupation de la Gaule et à se replier en Espagne; et celui-ci l'avait lui-même reçue des mains de son propre père, également nommé Pépin; car le peuple avait coutume de ne la confier qu'à ceux qui l'emportaient par l'éclat de leur naissance et l'étendue de leurs richesses. Pépin fut élevé, par l'autorité du pontife romain, de la mairie du palais à la dignité royale.

(ÉGINHARD, Vie de Charlemagne, 1-2).

 

 

LA SOCIÉTÉ MÉDIÉVALE D'APRES UN ÉVEQUE DU 11è siècle

Dieu, par l'intermédiaire de Moïse, a établi le clergé dont il a réglé la hiérarchie. Aux clercs est interdite toute vile occupation. Ils ne fendent point la glèbe: ils ne marchent pas derrière la croupe des boeufs; à peine s'occupent-ils des vignes, des arbres, des jardins. Ils ne sont ni bouchers ni aubergistes, pas plus que gardeurs de porcs, conducteurs de boucs ou bergers; ils ne criblent point de blé, ignorent la cuisante chaleur d'une marmite graisseuse; ils ne sont pas blanchisseurs, et dédaignent de faire bouillir le linge. Mais il doivent purifier leur âme et leur corps;

...Dieu leur a soumis par ses commandements le genre humain tout entier; pas un prince n'en est excepté, puisqu'il est dit tout entier. Il leur ordonne d'enseigner à garder la vraie foi, et de plonger ceux qu'ils ont instruits dans l'eau sainte du baptême. Ils doivent donc veiller, s'abstenir de bien des aliments, prier sans cesse pour les misères du peuple et psour les leurs.

Dans la société des fidèles, deux personnages occupent le premier rang: l'un est le roi, l'autre l'empereur; leur gouvernement assure la solidité de l'État. Il y en a d'autres dont la condition est telle que nulle puissance ne les contrant, pourvu qu'ils s'abstiennent des crimes réprimés par la justice royale. Ceux-ci sont les guerriers, protecteurs des églises; ils sont les défenseurs de tous et assurent du même coup leur propre sécurité. L'autre classe est celle des serfs: cette malheureuse engeance ne possède rien qu'au prix de sa peine. Argent, vêtement, nourriture, les serfs fournissent tout à tout le monde; pas un homme libre ne pourrait subsister sans les serfs... et le serf ne voit point la fin de ses larmes et de ses soupirs. La maison de Dieu est donc divisée en trois: les uns prient, les autres combattent, les autres enfin travaillent.

(ADALBÉRON DE LAON, évêque, chancelier de Lothaire V, texte rédigé 1023)

 

 

ACTE DE FOI ET D'HOMMAGE

Sachent tous présents et à venir que moi, Bernard Ato, seigneur et vicomte de Carcassonne, je reconnais en vérité à l'égard de toi, mon seigenur, Léon, abbé par la grâce de Dieu de Sainte-Marie-de-la-Grasse et de tes successeurs, que je tiens et dois tenir en fief les biens suivants, (suivent 21 noms de châteaux et domaines), pour tous et chacun desquels biens je fais hommage et fidélité par les mains et la bouche à toi mon susdit seigneur Léon, abbé, et à tes successeurs, et je jure sur les quatre Évangiles de Dieu que je serai toujours pour toi et tes successeurs un vassal fidèle dans toute la mesure de la fidélité qu'un vassal doit à son maître, et je vous défendrai, toi mon maître, et tous tes successeurs, et le couvent susdit, et les moines présents et futurs, et vos châteaux, vos domaines, et tous vos hommes, et leurs biens, contre tous malfaiteurs et envahisseurs et tout cela à mes frais.

...- En conséquence, moi susnommé, seigneur Léon, abbé par la grâce de Dieu de Sainte-Marie-de-la-Grasse, je reçois hommage et fidélité pour tous les fiefs des châteaux, domaines et lieux susdits de la manière et aux clauses et conditions sus-énoncées; et je te promets à toi et à tes héritiers que je me montrerai bon et fidèle seigneur relativement à toutes les choses susdites.

(Cité dans Histoire des institutions et des faits sociaux, PUF)

 

 

L'HISTORIEN DOIT-IL PRENDRE POSITION DANS UN DÉBAT?

Ces méchantes gens (les paysans, les travailleurs) disaient qu'au commencement du monde il n'y avait pas eu de serfs; qu'ils étaient des hommes, et qu'on les tenait comme des bêtes, ce qu'ils ne pouvaient plus souffrir.

...En ces machinations les avait grandement poussés un fol prêtre du comté de Kent (Angleterre) qui s'appelait John Ball. Les dimanches après la messe, il prêchait et disait: «Bonnes gens, les choses ne peuvent bien aller en Angleterre tant que les biens n'iront pas en commun... Pourquoi ceux que nous nommons seigneurs, nous tiennent-ils en servage? Si nous venons tous d'un même père et d'une même mère, Adam et Eve, en quoi peuvent-ils dire ni montrer qu'ils sont mieux seigneurs que nous, si ce n'est parce qu'ils nous font gagner et labourer ce qu'ils dépensent? Ils sont vêtus de velours et de fourrures; et nous sommes vêtus de pauvres draps. Ils ont les vins, les épices et les bons pains; et nous avons le seigle, la paille, et buvons de l'eau. Ils ont les beaux manoirs; et nous avons la peine et le travail, la pluie et le vent aux champs. Nous sommes appelés serfs, et battus si nous ne faisons présentement leur service. Si nous allons tous ensemble voir le roi pour être affranchis, quand il nous verra ou entendra, de remède il y pourvoira.» Ainsi disait ce John Ball, de quoi trop de menues gens le louaient...Et murmuraient et rapportaient l'un à l'autre aux champs, ou en allant leur chemin ensemble d'un village à l'autre ou en leur maison: «Telles choses dit John Ball, et il dit vrai». Bientôt, nombre de menues gens en la cité de Londres, qui haïssaient les riches et les nobles commencèrent à dire entre eux que le royaume d'Angleterre était trop mal grouverné. Ainsi commencèrent ces méchantes gens de Londres à faire les mauvais et à se rebeller.

(FROISSART, Chroniques, Livre II).

 

 

LES IMPOTS!

Le roi Childebert (régna de 575 à 595) sur l'invitation de l'évêque Merovée envoya à Poitiers Florentianus, maire de la maison du roi, et Romulfus, comte du Palais, pour faire le recensement du peuple; afin que rectifiant les rôles d'après les changements survenus, il en pût tirer le tribut que l'on payait du temps de son père Sigebert. Plusieurs, en effet, de ceux qui y étaient soumis étaient morts dans l'intervalle; de sorte que le poids du tribut retombait sur des veuves, des orphelins et des vieillards. Les envoyés de Childebert ayant établi une enquête à ce sujet, déchargèrent les pauvres et les invalides, et soumirent au recendement ceux que leur condition y obligeait selon l'équité; après cela ils vinrent à Tours. Mais lorsqu'ils voulurent contraindre le peuple à acquitter le tribut, disant qu'ils avaient en mains les rôles des contributions qui constataient qu'elles avaient été acquittées sous les règnes précédents, nous répondîmes en ces termes: «il est vrai que du temps du roi Clotaire, on dressa des rôles de la cité de Tours, et que les registres furent portés au roi. Mais le roi, touché de la crainte du saint évêque Martin, ordonna de les brûler. À la mort du roi Clotaire, ce peuple prêta serment au roi Charibert. Celui-ci jura de ne point imposer au peuple de lois ni de coutumes nouvelles, et de le maintenir dans l'état où il avait vécu sous la domination de son défunt père, et promit qu'il ne rendrait aucun nouveau décret qui tendît à le dépouiller. Néanmoins, de son temps, le comte Gaison en vertu d'un capitulaire dressé antérieurement, comme nous l'avons dit, commença à exiger le tribut. Mais l'évêque Euphronius l'ayant forcé d'y renoncer, il se rendit auprès du roi avec le fruit de cette unique exaction, et lui montra le rôle dans lequel les cotes étaient marquées. Mais le roi, gémissant et redoutant la puissance de saint Martin le jeta au feu. Il restitua les pièces d'or injustement exigées et protesta qu'aucun des habitants de Tours ne serait soumis à aucun tribut public.

Après sa mort, le roi Sigebert eut cette ville sous sa puissance et ne la chargea d'aucun tribut. Voilà maintenant la quatorzième année que Childebert règne. Depuis la mort de son père, il n'a rien exigé, et la ville n'a gémi sous le poids d'aucun impôt. Maintenant, il est en votre pouvoir de le lever ou de ne pas le lever; mais prenez garde d'attirer quelque malheur sur le roi en allant contre son serment. Ils me répondirent: «Voilà dans nos mains le livre en vertu duquel ce peuple est imposé». Je répondis: «Que ce livre n'a pas été apporté du trésor du roi, et il n'a point fait autorité depuis plusieurs années. Ce n'est point merveille, si, par inimitié contre ce peuple, quelqu'un l'aura conservé chez lui. Dieu jugera ceux qui, après un si long intervalle, l'ont reproduit pour dépouiller nos concitoyens». C'était Audin qui avait produit ce livre. Or, le même jour, tandis que ces choses se passaient, son fils fut pris de la fièvre et mourut au bout de trois jours. Après quoi, nous envoyâmes des messagers au roi pour le prier de nous faire connaître sa volonté sur cette affaire. Incontinent nos messagers nous firent passer des lettres du roi portant que, par respect pour saint Martin, le peuple de Tours ne serait pas inscrit sur les rôles. Ceci fait, les hommes envoyés pour cette affaire revinrent aussitôt dans leur patrie.

(GRÉGOIRE DE TOURS, Histoire des Francs, IX-30)

 

 

L'AN MILLE ou APRES LA GRANDE TERREUR !

L'an mille après la passion du Seigneur, qui suivit la famine désastreuse racontée plus haut, les pluies déversées par les nuées cessèrent et obéissant à la bonté et à la miséricorde divine, le ciel souriant commença à s'éclaircir et à souffler dans les airs une brise favorable, révélant ainsi par sa sérénité placide la magnanimité du Créateur. Toute la surface de la terre qui verdoyait agréablement, annonça aussi une abondance de fruits qui allaient chasser la disette.

Alors, et tout d'abord dans la région de l'Aquitaine, des évêques et des abbés commencèrent à réunir des assemblées auxquelles prenait part toute la population et dans lesquelles on apportait beaucoup de corps de saints et d'innombrables châsses contenant de saintes reliques. L'exemple ayant gagné la province d'Arles et de Lyon, puis à travers toute la Bourgogne, les régions de la France les plus éloignées, l'épiscopat tout entier décida que des assemblées seraient tenues dans des endroits déterminés par les évêques et les grands de tout le pays pour rétablir la paix et restaurer la sainte foi. Quand cette nouvelle fut connue de tout l'ensemble de la population, les grands, ainsi que les moyennes et les petites gens se rendirent avec allégresse à ces assemblées, tous prêts à obéir aux mesures qu'allaient prescrire les pasteurs de l'Église, aussi docilement que si une voix émise du ciel était venue parler aux hommes sur la terre. Tous avaient été terrifiés par le fléau des années précédentes et sur eux pesait la crainte de ne pas profiter de l'opulence qui allait sortir de l'abondance escomptée.

(RAOUL GLABER, chroniqueur bourguignon, Histoires, 11e siècle)

 

 

RÉDIGER L'HISTOIRE POUR QUE RIEN NE SE PERDE

Le culte des belles lettres est en décadence et même il se meurt dans les villes de Gaule. Aussi tandis que de bonnes et mauvaises actions s'accomplissaient, que la barbarie des peuples se déchaînait, que les violences des rois redoublaient, que les éblises étaient attaquées par les hérétiques et protégées par les catholiques; que la foi du Christ devenait plus ardente chez beaucoup mais tiédissait chez quelques-uns..., on ne pouvait trouver un seul lettré assez versé dans l'art de la dialectique pour décrire tout cela en prose ou en vers métriques. Souvent beaucoup se lamentaient en disant: «Malheur à notre époque parce que l'étude des lettres est morte chez nous et qu'on ne trouve dans le peuple personne qui soit capable de consigner par écrit les événements présents.» Or, comme je ne cessais d'entendre ces réflexions et d'autres semblables, je me suis dit que pour que le souvenir du passé se conservât, il devait parvenir à la connaissance des hommes à venir même sous une forme grossière.

(GRÉGOIRE DE TOURS, Histoire des Francs, I, préface)