L'accident de Murielle

Novembre 1950 - École Sainte-Marie - Montréal

J'étais en 3e année. L'institutrice était une célibataire qui faisait carrière dans l'enseignement et qui devait avoir près de 60 ans. Thérèse Marchand avait un tic : elle reniflait continuellement. Je la voyais longue, mince, sèche, la voix rauque, les cheveux collés au cerveau par des bob épines qui retenaient une tresse à la base du cou. Elle était très sévère et nous faisait travailler beaucoup. Elle donnait aussi des coups de règle sur les petits doigts malhabiles et des coups de brosse de tableau à la tête des plus cancres. Nous étions environ 36 fillettes. À cette époque, à la ville, il n'y avait pas de mixité dans les écoles.

En revenant de dîner, nous récitions le chapelet; par la suite c'était la période de mathématiques. Lorsque les explications au tableau étaient terminées, nous faisions des exercices dans "Les feuilles volantes", une petite brochure que nous devions acheter à chaque mois. J'adorais faire les calculs et solutionner les problèmes proposés dans la brochure. Je me dépêchais pour finir la première pour deux raisons : d'abord j'aimais qu'on me félicite parce que j'étais rapide et que je réussissais et j'aimais qu'on m'attribue d'autres exercices qui sortaient des livres de la maîtresse.

Quand nous faisions les exercices des feuilles volantes, la maîtresse restait à son pupitre et nous attendait après chaque série pour nous corriger individuellement. On se mettait en file à côté de son bureau qui était situé sur une tribune de bois d'érable verni. Cette tribune carrée était adossée au tableau noir. On aimait y monter quand on s'approchait de la maîtresse car on voyait les autres de haut.

Il y avait dans la classe une copine qui s'appelait Murielle. Elle était très timide et elle avait du talent. Elle ne se bousculait jamais. Elle portait des vêtements usagés, toujours les mêmes; ses petits manteaux d'hiver trop courts ne semblaient pas chauds, ses bottes souvent percées et ses mitaines aussi nous indiquaient une condition familiale difficile. De nombreux enfants, un père alcoolique, une mère souffrante, Murielle était aimée des enseignantes et des religieuses non seulement parce qu'elle faisait bien pitié mais parce qu'elle était une bonne enfant.

Un mercredi après-midi, en novembre, il faisait soleil, nous faisions des exercices de mathématiques dans "Les feuilles volantes", nous courrions au bureau pour nous faire corriger quand le drame se produisit. Assise à mon pupitre, j'avais la jambe gauche qui dépassait dans l'allée, j'étais assise sur une hanche, me dépêchant pour résoudre la série de calculs et me précipiter aussitôt sur la tribune quand tout à coup, Murielle a fait plus vite que moi. Elle s'est enfargée dans mon pied qui dépassait dans l'allée et a atterri sur le coin de la tribune de Thérèse où elle s'est fendu l'oeil. L'oeil enflait, saignait, bleuissait, Murielle pleurait, Thérèse criait d'aller chercher la soeur supérieure. J'étais abasourdie, j'avais les sourcils sous le toupet, la lèvre inférieure pendante, le coeur à l'envers et la culpabilité au plafond quand les 72 paires d'yeux m'ont accusée d'avoir blessé Murielle.

Ce fut l'évènement le plus triste de mon primaire. Et pourtant, comme tout le monde, j'aimais Murielle.

 

Sur cette photo, nous étions en 2e année - Les fillettes qui tiennent les rubans de la bannière étaient les préférées de Soeur Ste-Éphigénie: Janine Pronovost avec ses petits boudins noirs toujours bien ronds, Monique Pigeon, ma grande amie avec ses boudins bruns et son gros ruban, timide aux grands yeux bleus, Claire Desrochers, sage comme une image et Monique Saint-Jean mon autre grande amie, très performante.

1er jour d'école | Murielle | Communion