Publié le 15 septembre 2009
L'humain et les psychoactifs
Éric Lévesque
Étudiant au doctorat en chimie
Université de Montréal
Il existe de nombreuses catégories de produits chimiques affectant les organismes vivants. L’une d’entre elles a fasciné les êtres humains depuis des temps immémoriaux. Il s’agit des psychoactifs, ces molécules ayant un effet stimulant, dépresseur ou perturbateur sur le cerveau.
D’un point de vue biochimique, l’activité des psychoactifs est intrinsèquement reliée aux nombreux neurotransmetteurs assurant les activités normales du cerveau. L’effet est dû à une perturbation des messages transmis entre les neurones. De nombreuses drogues sont tout simplement des analogues chimiques de la dopamine ou de la sérotonine, des neurotransmetteurs impliqués dans diverses processus cérébraux, alors que d’autres ont un effet sur leur synthèse ou leur dégradation. Un bon nombre de psychoactifs agissent en augmentant ou en perturbant l’activité d’un système cérébral connu sous le nom de «circuit de récompense». Ce système est responsable entre autre du plaisir éprouvé par la plupart des mammifères lorsqu’ils effectuent des activités essentielles à la survie, comme se nourrir ou se reproduire. La sensation d’euphorie causée par certaines drogues est reliée à l’activation de ce système. Toutefois, la plupart des psychoactifs, surtout les perturbateurs (hallucinogènes) ont des effets beaucoup plus complexes, dont certains sont à ce jour encore incompris.
L’usage de psychoactifs a occupé et occupe encore une place notable dans l’histoire de l’humanité. Les traces les plus anciennes de consommation datent d’environ 8000 ans avant Jésus-Christ, des signes d’ingestion de noix de bétel (un stimulant encore utilisé couramment en Inde) ayant été retrouvés dans une grotte en Thaïlande. Il est toutefois fort probable que l’usage de psychoactifs ait commencé bien avant cette date, possiblement par ingestion accidentelle d’une plante, puis par la recherche de l’effet ressenti. Les premiers signes de culture de raisin pour la fabrication de vin ont été découverts en Arménie et datent d’environ 5000 avant J.-C. Il est intéressant de remarquer que la deuxième transformation chimique maîtrisée par l’Homme est bel et bien la fermentation de boissons alcoolisées (la première étant le feu, la combustion du bois). La première plante à avoir été fumée semble être le cannabis, comme le témoigne un texte religieux le décrivant comme une des cinq plantes sacrées de l’Inde, sa consommation étant considérée comme une offrande aux dieux. Le texte a été daté à environ 1200 avant J.-C. Les premières traces d’usage de tabac, des pipes contenant des résidus de la plante, ont été découvertes au Brésil et datées 200 ans plus tard. Les siècles qui suivirent furent marqués par de nombreux traités décrivant les effets psychoactifs de certaines plantes, ainsi que par des signes de nombreux rituels religieux basés sur l’usage de substances (souvent des hallucinogènes). Le plus ancien appareil de distillation d’alcool, datant du onzième siècle, a été découvert en Chine. En 1772, la première drogue synthétique, le protoxyde d’azote ou gaz hilarant (N2O), est fabriquée. En 1805, un pharmacien allemand isole le premier composé psychoactif pur, la morphine, obtenue à partir de l’opium. Elle servira de composé de départ pour la synthèse de l’héroïne, 69 ans plus tard, qui a été commercialisée comme remède pour la toux et autres troubles respiratoires. En 1943, Albert Hofmann, à la recherche d’un médicament modifiant la pression sanguine, synthétise le LSD et en fait l’usage de façon volontaire. La plupart des drogues synthétiques utilisées de nos jours ont été découvertes dans les 60 dernières années, avec les avancées de la chimie organique et médicinale.
L’usage de drogues a eu une importante influence sur la culture et la spiritualité des sociétés humaines, comme en témoignent par exemple le mouvement hippie des années 60, les nombreux rituels traditionnels de divination encore pratiqués par certaines tribus en Afrique et en Amérique Centrale, et les nombreuses productions artistiques inspirées par les drogues (notamment le cannabis et le LSD). Il est intéressant de remarquer que, historiquement, les substances psychoactives sont très souvent associées à la spiritualité, et sont considérées comme une source de révélations divines, de contact avec un univers et une puissance supérieure, renforçant les croyances en l’existence d’une telle puissance. Dans les cultes religieux en général, le contact avec le divin a aussi été réalisé par la prière, la méditation, le jeûne et la privation de sommeil. Toutes ces actions (incluant la consommation de drogues) ont pour effet de perturber le fonctionnement normal du cerveau, ce qui peut donner une impression de réalité alternative. D’un point de vue athée, les psychoactifs font réaliser à quel point la réalité, ce nom que nous donnons à notre perception du monde qui nous entoure, tient sur un fil très mince, et que le simple fait d’altérer nos fonctions cérébrales peut modifier grandement cette réalité perçue, et la transformer en une autre, différente, mais pas moins réelle. Il est très logique pour une personne peu informée sur le fonctionnement de son cerveau d’interpréter ces réalités alternatives comme un contact avec l’être divin.
De nos jours, les substances psychoactives sont principalement consommées de façon récréative et sociale. Par exemple, très peu de célébrations, du moins dans les pays occidentaux, ont lieu en l’absence d’alcool. La possession et le commerce d’un grand nombre de drogues sonts interdits dans la plupart des pays. Malgré cela, l’usage des psychoactifs illégaux est très répandu, et le restera peu importe les mesures prises par les gouvernements. Par exemple, aux États-unis, quelques mois après la déclaration de l’Acte de prohibition interdisant le commerce d’alcool, la plupart des gens désirant boire avaient trouvé une source d’approvisionnement fiable. Le même genre de situation est observé pour le cannabis ici au Québec. Ce phénomène permet à la vente de psychoactifs d’être une des principales sources de profits pour les organisations criminelles. Sans vouloir plaider pour une légalisation aveugle des drogues, il est probable que permettre le commerce de certaines d’entre elles nuirait aux criminels et serais bénéfique pour la santé des consommateurs, car le marché noir est totalement dépourvu d’une quelconque sorte de contrôle de la qualité. Après tout, une consommation informée, intelligente et modérée de certains psychoactifs peut mener à des expériences plaisantes sans les conséquences désastreuses souvent énoncées par la propagande anti-drogues.